La condescendance littéraire, d’après Télérama et Le Monde

Depuis peu, j’ai vu passer deux articles sur les réseaux sociaux qui tendent à exprimer le mépris de certaines personnes face à la lecture d’aujourd’hui. J’ai envie d’en parler et de vous partager mon ressenti face à tout ça.

[Pour info, l’article du Monde a été publié en septembre 2017, mais n’est apparu sur ma TL qu’il y a quelques semaines. Je ne savais pas qu’il existait avant de le voir sur Twitter. Pardonnez donc mon absence de réaction avant aujourd’hui.]

IMG_20180119_195008_000Oui je m’essaye parfois à Bookstagram parce que j’aime (tous) les livres.

Il n’y a pas si longtemps, je me suis exprimée sur Twitter suite à un article du journal Le Monde sur Bookstagram. Je l’ai trouvé méprisant et condescendant. Une journaliste nous dit, en guise d’introduction : « Les bibliophiles en quête de trésors et d’âmes sœurs shootées à l’encre d’imprimerie vont être déçus. Ici, c’est la photogénie de l’ouvrage qui compte. » Parce que c’est bien connu, seuls ceux qui lisent Proust peuvent se targuer d’être de vrais lecteurs « shootés à l’encre d’imprimerie »…

Pour celles et ceux qui ne sauraient pas ce qu’est Bookstagram, il s’agit d’une communauté Instagram où se retrouve les photographes de livres. Ils vont choisir un décor, des objets, afin de mettre le livre en valeur. Il y a également des personnes qui préfèrent un décor simple et épuré. L’idée de Bookstagram c’est de se retrouver sur un réseau social, à travers des photos et montrer qu’on aime les livres.

Outre le fait de critiquer Bookstagram comme n’étant pas le reflet d’une littérature dite intellectuelle – mais plutôt un enchaînement de photographies d’œuvres choisies en fonction de leurs couvertures avec des goodies et dont le contenu intellectuel est proche de zéro – la journaliste va plus loin et nous dit ceci : « A noter que, si l’auteur de cette image a plus de 12 ans, il ou elle est célibataire et va le rester très longtemps. » Ai-je bien lu ce que je viens de lire ? Elle sous-entend que si on aime les livres et qu’on aime les photographier, et qu’on à plus de 12 ans on va finir célibataire ? Indépendamment du fait qu’être en couple n’est pas une marche de podium à gravir mais un choix personnel, l’âge cité veut donc dire que si on aime faire des photos de livres on est forcément solitaire ?

20180612_151934.pngOh nonononon j’ai 12 ans, je suis solitaire et je vais finir célibataire toute ma vie.
En vrai, j’ai 27 ans, j’ai des amis et je suis en couple.

De plus, quid du travail de photographie et de mise en valeur de l’objet ? Je connais des personnes qui adorent ce qu’elles font. Elles passent des heures à chercher un décor, une mise en scène, une bonne lumière, elles retouchent leurs photos. Elles peuvent passer beaucoup de temps à faire en sorte que l’image soit parfaite sous tous les angles. Parfois, elles vont même jusqu’à chroniquer leurs lectures sur leur blog et/ou directement sous la photo. Certaines font des podcasts, des vidéos, tweetent, postent, diffusent leur amour de la lecture partout sur Internet. Alors réduire ces personnes passionnées, intéressantes, et créatives à de vulgaires ados boutonneux en mal d’amour, ça me révolte.

Parce qu’on ne choisit pas Sartre ou Chateaubriand, cela veut forcément dire que l’on est bête, ou indigne de montrer notre amour de la lecture ? Dans un monde de plus en plus virtuel, on devrait valoriser ceux qui aiment l’objet livre, ceux qui le lise, quel qu’en soit le contenu.

IMG_20180115_155110_722
Oh mon dieu je lis des mangas et pas Chateaubriand, quelle infamie !

Le magazine Télérama, quant à lui, n’hésite pas à critiquer ouvertement les lecteurs d’un seul roman et prône (selon ses dires) l’élévation littéraire (serisouly ?). Je vous laisse apprécier : « Tout de suite, on imagine des hordes de touristes, la poche avant du sac à dos carrelée d’un bouquin prêt à prendre l’eau et les yeux, voire les deux à la fois quand ça larmoie. Qui La Tache de Philip Roth, qui Lambeaux de Charles Juliet, qui Manuscrit zéro de Yoko Ogawa, qui Just Kids de Patti Smith. De la variété, de l’appétit, de l’élévation. » Mais le journaliste semble déçu de voir qu’en réalité, les lecteurs privilégient plutôt des romans comme « Sharko » de Franck Thilliez. Pourquoi, encore une fois, estime-t-on qu’un livre est moins bien qu’un autre ? C’est totalement subjectif ! Cela relève de l’appréciation personnelle, du plaisir de la lecture, or le plaisir varie d’une personne à l’autre. L’article a été fait pour permettre aux personnes interrogées de s’exprimer sur leurs lectures de vacances, pas de faire l’analyse littéraire d’une oeuvre.

De mon point de vue, un livre n’est pas mieux qu’un autre, du moment que la personne lit et qu’elle souhaite poursuivre l’aventure qu’est celle de lire un livre, où est le mal ? Parce qu’il s’agit ici de littérature populaire, donc de la littérature du peuple et que le magazine n’aime pas la littérature qui plaît au peuple. Je trouve pertinent de parler de littérature en fonction de la langue d’origine, en fonction de l’âge ou du genre, pas en catégorisant par rapport à la qualité du texte. La littérature populaire est importante car elle parle à ses lecteurs, elle leur fait vivre des émotions, elle ne se concentre pas sur elle-même mais ouvre le champ des possibles. A-t-on oublié que Balzac et Dumas furent, autrefois, considérés comme des romanciers populaires ? Ils sont aujourd’hui étudiés pour le Baccalauréat, adulés, adoubés par ceux qui se considèrent comme intellectuels.

dixpetitsnegresQuid d’Agatha Christie, maîtresse du polar, genre encore déprécié aujourd’hui ?

La condescendance et le mépris engendrent la catégorisation, ferment les portes, jugent et critiquent. Ils n’aident pas à faire lire le monde. Si on les remplaçait par un peu de bienveillance, je pense que plus de personnes liraient, elles n’auraient plus peur du regard des autres sur leurs lectures. La lecture n’en serait que plus accessible et plus belle.

Alors, soyez bienveillants, faites aimer la lecture pour ce qu’elle est : un moment de réflexion, certes, mais surtout un moment où l’on voyage, où l’on imagine, où l’on se laisse porter par les mots de l’auteur, un moment où l’on rêve les yeux ouverts.

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15 commentaires sur “La condescendance littéraire, d’après Télérama et Le Monde

  1. Excellent article ! Ce mépris autour de certains livres et de leurs lecteurs me dépasse totalement. On peut ne pas aimer, mais afficher une telle condescendance pour qui ne se masturbe pas l’esprit avec tel ou tel auteur jugé suffisamment intellectuel par ces journalistes est tout simplement hallucinant. Les livres ont le droit d’être divertissant, c’est même un critère important ! Divertissant ne veut pas dire abrutissant, mais est parfaitement compatible avec intelligent, intéressant, etc. C’est drôle, je viens justement de lire une interview de Franzen par Busnel pour la revue America et voilà un passage :
     » FB : Face au tumulte du monde, l’écrivain a-t-il une responsabilité ?
    JF : Je vais vous décevoir… car ce que je vais dire ne sonne jamais bien aux oreilles des Européens. Pour moi, l’écriture n’a qu’une seule responsabilité : raconter des histoires divertissantes.
    FB : C’est tout ?
    JF : Oui, je sais, je viens de dire un gros mot. Oh là là, j’ai prononcé le mot « divertissement »… Regardez votre tête ! »
    Tu fais bien de citer Balzac et Dumas. Quid de Tolkien par exemple ?

    Aimé par 1 personne

    1. Tolkien à toujours été respecté, en sa qualité d’écrivain mais aussi parce qu’il était professeur. Du moins il me semble. Mais quid de tous ces romanciers d’antan qui étaient jugés médiocres par la plupart des intellectuels d’époque et qui aujourd’hui se retrouvent dans la pléiade ? Les intellectuels d’aujourd’hui se croient au dessus des gens normaux, c’est ça le fond du problème. Oui un livre doit être divertissant, il peut être profond, complexe mais sa vocation première reste celle du plaisir de l’imagination.

      Aimé par 1 personne

  2. Contrairement aux articles Télérama et le monde ( où les rédacteurs et rédactrices de ces billets tendent le bâton pour se faire battre… ) le tiens est très intéressant et qui plus est, beau ! Ta bienveillance fait vraiment du bien à lire, et dénonce un des fait majeur du pourquoi on lit de moins en moins : à cause de ce mépris qui veut détacher une « vraie littérature » du reste. Vraiment c’est très intéressant, sans tomber en plus dans la facilité des articles Télérama et le Monde qui ne font que critiquer facilement, donc chapeau, j’aime beaucoup !
    Je me demande si ces articles n’ont pas tourné sur le fil twitter de beaucoup de gens, puisqu’Ada de La tournée de livres a aussi fait un article récent et très construit sur ce thème.

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    1. Oh merci beaucoup pour ton commentaire ! Cela me touche énormément. Je vais aller voir son article, merci de l’info !
      Je tiens vraiment à faire des articles de meilleure qualité et à me informer mes lecteurs, par rapport à des journaux qui parlent de sujets qu’ils ne connaissent pas ou peu. Merci encore pour ton avis !

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      1. Oh mais de rien, enfin c’est bien normal de laisser un commentaire !
        J’espère que son article t’aura plu et intéressé. c:
        Tu as bien raison c’est toujours très intéressant ce type d’articles d’information si je puis dire. En tout cas je pense que la qualité est déjà au rendez-vous. 😉

        Aimé par 1 personne

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